La Bible

Publié le par GiZeus

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, malgré une crise de foi due aux gloutonneries capitalistes, la Bible est un best-seller universel, l’ouvrage se plaçant chaque année sur la plus haute marche du podium des livres les mieux vendus « all over the world », comme se plaisent à le dire nos voisins anglo-saxons, à l’accent si barbare et à la gastronomie tant redoutée. Pondérons néanmoins ces propos, car une bonne partie des tirages est commandée par les autorités religieuses afin de répandre la Parole Extatique dans les cœurs malingres, dans un objectif que l’on ne peut imaginer autrement que philanthropique.

Si l’on peut douter de la pertinence d’un tel livre sur un blog où l'imaginaire demeure le maître-mot, si le caractère éminemment loufoque de la présence de cet ouvrage vous choque, sachez que vous êtes dans le faux, dans l’erreur la plus totale ; et qu’au regret de vous ôter toute illusion d’une quelconque ouverture d’esprit, d’un respect bigot à l’égard du curé de votre paroisse, la Bible possède en réalité une place à part sur ce blog défenseur des textes de l'imaginaire.

Dépassons donc le stade de l’outrance manifeste, l’apanage des moutons décérébrés et des bornés sans limite, pour apprécier le caractère fantaisiste de cet ouvrage qui a influé sur le cours de l’histoire. Quelle apparence aurait donc notre monde si un lourd ciel nuageux, aux grondements retentissants, avait chassé un ciel dégagé dévoilant à Balthazar et toute sa clique l’étoile du Berger? Certainement différente, pourrait-on affirmer sereinement tout en se resservant un verre de cet excellent Bordeaux à la robe pourpre plissée de reflets vermillon. Mais faisons fi des conjectures hasardeuses, de psychohistoire de comptoir, pour nous concentrer sur un des plus anciens représentants de l’Imaginaire.


Tout d’abord, il faut noter l’originalité de la démarche, qui consiste à conter diverses péripéties survenues tout au long des siècles. Si on a du mal à situer le lien entre les divers protagonistes, il s’avère rapidement qu’un seul est réellement récurrent dans cette fresque monstrueuse, en la divinité de Yahvé. Ce dernier est d’ailleurs au centre de l’histoire, et fait parfois montre d’un goût occasionnel pour le travestissement qui lui assure la sympathie du lecteur : on retiendra ainsi l’épisode du buisson ardent – qui brûle sans jamais se consumer-, qui révèle simultanément un penchant cyclique pour la farce, et des capacités sensationnelles de prestidigitateur pour l’époque. De ce côté-là rien à redire, Yahvé est un personnage à la psychologie bien élaborée, qui n’hésite pas à surprendre son public et à le séduire à l’aide d’une mise en scène fabuleuse.

Cependant, après quelques siècles d’une exploitation du personnage de Yahvé, les scénaristes successifs prennent l’initiative salutaire de changer le héros de l’ouvrage, sous peine de léser leurs lecteurs assidus avec des répétitions inévitables. C’est ainsi qu’un nouvel arrivant fait son apparition, dont aucun chapitre de sa vie ne nous sera épargné. N’importe écolier n’ayant pas réussi à déserter tous ses cours de catéchèse insipide l’aura deviné, le nouveau rôle est bien entendu celui que nous connaissons sous nos latitudes comme LA superstar de l’an zéro, Jésus de Nazareth, qui naquit par une fraiche nuit d’été en compagnie des disciples de la première heure, le bœuf et l’âne gris, et qui à l’exception d’une poignée de rescapés historiques, aura honteusement volé la vedette, comme ce berger de l’arrière-pays de Galilée à l’histoire bien singulière :

C’était vers mi-Avril, quand les hommes eurent fini de jeûner après les quarante jours de Carême que le Christ s’imposerait quelques années plus tard. Bien qu’en avance sur les événements, la commémoration de cette traversée du désert avait été décidée par les autorités locales afin de se tenir à la page, car en cette époque le papyrus coûtait cher. Désireuse de distancier les contrées voisines donc, en anticipant les chambardements à venir mais également pour quelques jours de congé supplémentaires, l’administration locale s’était décidée à instaurer la fête de Pâques avec quelques années d’avance sur le programme officiel, grâce au tuyau d’un cousin d’un des auteurs de l’époque, qui avait craché le morceau et filé à son parent une copie du manuscrit final. Autant dire que cette pratique déloyale ne fut pas pour contenter la populace du coin, qui suivait avec délectation les aventures du messie dans le périodique local, sobrement intitulé La Croix. Lorsque les petites gens se virent dévoiler la fin de ce personnage fascinant, dont ils suivaient avidement le feuilleton dans leur magasine, ils n’en purent plus de cette énième perfidie gouvernementale, et descendirent donc dans la rue manifester leur mécontentement, fortement appuyés par les autorités religieuses locales, pour qui cette fin était le point d’orgue d’une injure déjà trop poussée.


Le cortège fulminant traversa ainsi la cité, vociférant de plus belle à mesure qu’on approchait du palais de Ponce Pilate, préfet de Judée. Inquiété par les cris inhabituels de la cité, ce dernier se précipita à sa fenêtre pour observer une marée humaine prête à prendre d’assaut sa résidence cossue. Tout homme politique qu’il pût être, Pilate réfléchit malgré tout rapidement dans l’urgence de la situation, et sut qu’il devait intervenir avant que son règne sur la province conquise ne s’étiole en même temps que sa vie. Décidé à prendre les choses en main, le valeureux préfet descendit s’enquérir en personne des revendications de la foule, et lorsqu’il eut compris l’incroyable duperie qu’il avait manifestée envers ses administrés, l’homme ne put s’empêcher d’éprouver une pointe de compassion envers ces chères âmes en détresse qu’on privait d’un imaginaire fastueux par une traîtrise de révélation impromptue, sans même les balises spoilers adéquates. Alors un terrible sentiment l’étreint, qui lui noua l’estomac et fit poindre quelques larmes au creux de ses yeux qu’il avait aussi sombres que les olives du pays. En effet, face à cette foule trahie, son cœur faillit s’arrêter de battre lorsqu’il comprit que sa fortune était menacée. « Adieu les prochaines élections ! » songea-t-il dans un moment désespéré. Mais c’est lorsqu’une tomate bien mûre lui écrasa un nez qu’il avait proéminent, signe distinctif des autochtones, qu’il obtint la révélation qui lui sauva la mise et lui assura une prospérité sans précédent pour un gouverneur local. D’un geste autoritaire il imposa alors le silence à la foule, après s’être essuyé le visage d’un revers de manche, et tint le discours suivant, d’une voie ragaillardie par l’idée fabuleuse qui venait de germer dans son esprit fécond qui ne manquait jamais de ressource pour le soulager d’un épineux problème :
- Peuple de Judée, je vous ai compris ! Vos cris m’ont convaincu de votre détresse, et je la partage entièrement ! Mais avant de céder à la colère qui vous anime, laissez-moi vous exposer mon don, à vous, mes chers enfants, mes citoyens affectueux. Ce sentiment d’amour qui m’habite m'amène à vous faire un cadeau, une offrande comme vous n’en avez jamais eu auparavant. Ce héros qui vous fait trembler à chacune de ses aventures, qui rythme vos journées au gré de ses pérégrinations, vous aurez sous peu l’occasion de voir sa vie reconstituée grandeur nature dans la ville de Jérusalem ! Oui vous avez bien entendu. Bientôt Jérusalem accouchera d’un nouveau concept inédit, dont le peuple sera le premier bénéficiaire : il s’agit du premier théâtre réalité !

A ces mots, la tension se relâcha pour succéder à des cris de joie et des vivas qui montèrent jusqu’aux cieux. La frénésie s’empara de la foule, qui se mit à louer leur préfet si magnanime et imaginatif. Sauf bien sûr les rabbins qui venaient d’encaisser un rude choc. On dût alors chercher un volontaire désigné, qui incarnerait le rôle de sa vie, mais aussi de son trépas, tout en s’assurant au préalable qu’il disposait bien d’un sosie afin de ne pas être en manque d’acteur au moment tant délicat de la résurrection. Pour parachever le moindre détail, on fit également appel aux meilleurs truqueurs de la région, qui se chargèrent de changer l’eau en vin, ou encore d’engager une équipe de natation synchronisée momentanément désœuvrée afin de réaliser une plateforme portative qui servirait d’appui au Christ lors de ses déplacements aquatiques.

Inutile d’aller plus loin, c’est bien notre berger qui fut choisi pour incarner le Christ, et qui interpréta son rôle depuis la dernière publication jusqu’au couronnement de sa carrière, qui devait être le clou du spectacle. Quant au sosie, il fit une brève apparition comme le stipulait son contrat, puis entreprit de se retirer du monde une fois son rôle achevé. Quelques échos affirment l’avoir croisé sur quelque route de Judée ou de Galilée, mais bien malin celui qui remonterait sa trace.

Cependant, si le succès fut planétaire, c’est grâce à l’insertion d’un nouvel élément, la dualité père-fils, le caractère divin de l’homme censé nous absoudre de nos péchés séculaires. Il prit sur lui, sur ses congés et RTT pour racheter nos fautes auprès de son père tout puissant, dont le comportement diffère du tout au tout de celui de son prédécesseur Yahvé. Alors que ce dernier n’hésitait à rendre visite à domicile, le nouveau venu se fait plus énigmatique, plus discret. On notera même une forme de timidité lorsque le Très Haut n’aura pas le courage d’annoncer à Marie en personne qu’il lui a mis un polichinelle dans le tiroir. Dieu délègue donc, énormément. A son fils ou ses subalternes.

On remarquera également un chambardement dans la trame narrative. Avant ce renouveau de la série, les scénaristes s’attachaient à nous faire vivre le destin d’une multitude de personnages, qui pouvaient à force noyer le lecteur prenant le train en cours de route. Afin de cibler un public plus large, les auteurs ont donc décidé de faire tabula rasa, et de s’attacher à la vie d’un homme uniquement, quitte à en faire un personnage emblématique par l’enseignement loufoque qu’il nous procure tout le long de sa vie. La recette de la réussite semble être une composante entre les mythologies antiques, qui narraient les histoires des fils de divinité, et un rapport très proche avec le peuple, qui permet à ce dernier de se sentir plus concerné. Apparemment le succès est au rendez-vous, et le public de l’époque semble apprécier cette unification de la trame qui mène vers un dénouement shakespearien.

Vous l’aurez compris, cette œuvre millénaire regorge de rebondissements en tous genres et d’anecdotes croustillantes. Cependant, malgré la richesse de l’œuvre, de l’incroyable talent d’imagination et d’endurance de la part des divers rédacteurs qui se sont succédés avec un brio méritoire, bien plus dignes d’éloges que des scénaristes de Dallas ou des Feux de l’Amour, on notera aujourd’hui un côté légèrement suranné, notamment dans l’attribution des patronymes. Certains sobriquets comme Salomon, Abraham ou Moïse sont de plus en plus abandonnés depuis le milieu du siècle dernier, une évaporation subite qui semble être inextricablement liée aux événements qui surent dynamiser une Europe en pleine stagnation grâce à la multiplication des échanges cosmopolites.

Publié dans Délire d'obtempérer

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