Plongée dans les cieux

Publié le par GiZeus

Marre de trucider de pauvres bouquins sans défense, me suis-je dit ce matin en me réveillant couvert du liquide écarlate et collant des ouvrages pour sous-doués arthritiques du bulbe. Parmi les victimes dont les membres déchiquetés croulaient, éparpillés aux quatre coins de la pièce en proie à la pénombre languissante de l'aube, j'apercevais un rescapé de ma tornade impétueuse et implacable de la veille qui avait été le témoin de fortes gesticulations convulsives, mêlant dans une rage grandissante les coups de couteau acharnés, les lacérations implacables des pages biodégradables, et les imprécations bilieuses envers les auteurs exécrables, mais aussi les éditeurs rendus coupables de lèse-lecteur en publiant ces torchons lamentables réduits à l'état de feuilles mortes, donc inoffensives.

 

Je me levai et m'approchai donc du faible livre de poche rescapé, éprouvant une émotion poignante à la vue de ce survivant. Je me disais qu'il devait bien contenir quelque qualité littéraire décente qui lui avait valu d'être épargné par la providence. Il relevait du miracle que cet ouvrage chétif ait résisté aux assauts barbares de ma rage libérée, et l'idée me vint alors que c'était sans conteste un signe du Destin, qu'il me fallait relire ce manuscrit pour y déceler l'illumination qu'éprouva Jeanne d'Arc lorsqu'elle vit le bûcher s'embraser dans un éclair vif et aveuglant. Bref, j'avançais d'un pas céleste vers ce livre aux mille trésors, me penchais religieusement pour le ramasser, enveloppai délicatement sa couverture glacée de la tiédeur de ma main et le retournai. Et là ! Horreur ! Le titre démoniaque s'étalait narquoisement sur toute la largeur : Antéchrista.

 

C'est à ce moment que l'idée germa, et me permis d'évacuer la folie en gestation. Il fallait que j'écrive à mon tour, que je donne naissance à une oeuvre d'un pouvoir sans pareil, et alors que je me trainais laborieusement sur la fil tendu de la toile, parcourant sans y croire les sites pornographiques d'où jaillirait l'inspiration libertine, je fis un mouvement involontaire et me retrouvai sur la page du concours du Zine de l'été 2010 de la communauté Autres Mondes, qui proposait un texte limité à 3500 caractères sur le thème de "Terre des dragons". Sur le moment j'avais d'autres affaires, vous vous en doutez, et je mis de côté cette interruption grossière pour finir tranquillement ma besogne. Cette dernière expédiée, je m'attelais donc à la rédaction du texte ci-dessous, au sujet duquel vous pouvez sans problème laisser vos impressions, ou plus simplement votre numéro de téléphone avec une photo de votre minois si vous êtes une demoiselle.

Plongée dans les cieux

 

Face à lui, la plaine désertique subissait les assauts du vent d’Est, contemplait impuissante l’aller sans retour des feuilles arrachées aux branchages trop maigres. Plier pour ne pas rompre, telle est l’attitude des êtres animés d’une faible volonté ou d’un vice à toute épreuve, qui ne demandent qu’à se soumettre pour survivre dans un monde hostile. Mais pour cela, il faut accepter de se voir délesté d’une fraction de soi-même ; effeuillage en règle où les deux parties consentent. Et que reste-t-il lorsque toutes les fractions se sont barrées ? Pas grand chose. Un squelette décharné, privé du fruit de la vie. Comme ces arbres qui s’agitent grotesquement au loin, au gré du balancement éolien ricanant sans relâche aux oreilles fatiguées d’Unnaylaz. Mais le dragon était trop occupé pour céder à de si basses provocations, renouvelées sans l’once d’originalité qu’exige la politesse. Le regard fixé sur une large tâche vermillon, poisseuse du sang de son adversaire gisant à ses pieds, les ailes boursouflées des griffures sentencieuses et le crâne reconverti en épicentre sanguinolent, il observait avidement le spectacle infernal se refléter dans le miroir tremblotant, écho ambivalent des violences animale et naturelle.

 

« Comme quoi, nous ne sommes que le reflet de notre environnement », avait-il conclu depuis longtemps, bien avant le combat qu’il engagea contre le monstre qui venait de périr. En y repensant, quelques bribes lui revenaient par à coups, comme cette provocation maladroite, où, cou tendu à rompre et ailes déployées, posture incongrue qui n’avait d’autre but que d’exposer une résistance obstinée aux rafales rugissantes dans une manifestation de force et de niaiserie, il avait balancé sa queue longue et effilée dans une oscillation maîtrisée. Lui s’était contenté de le toiser d’un air hautain, drapé dans son mépris et ses voiles vaporeuses. Puis l’autre avait attaqué. Il s’était élancé dans l’astre doré pour retomber en piqué, et le combat s’était engagé selon les bases rythmiques d’un vent qui battait la cadence. Tantôt portés par le flux invisible, tantôt se démenant contre lui, les deux antagonistes avaient entamé une sarabande erratique, psalmodiée par les cris d’intimidation et les chocs sourds des corps s’enlaçant violemment. Le râpement des écailles contre les ailes échauffait les adversaires, gonflait leurs naseaux vaporeux. Les dragons se cherchaient, se mouvaient en de vifs entrelacs, sans jamais qu'un des deux prenne l'ascendant. Les coups de queue fusaient mais atteignaient rarement leur cible, mouvement fugace que trahissait l'attitude du corps massif recroquevillé. Aussi près l'un de l'autre, impossible de cracher sa hargne brûlante sans y laisser ses écailles. Pas assez de temps pour embraser sa rage. Entre deux charges ils reprenaient leur souffle, laissaient leurs ombres massives hanter le paysage aride qui glissait insensible à cette démonstration démesurée de puissance brute. Aucun ne lâchait le morceau, mais ils savaient tous deux que l'issue serait favorable au plus endurant.

 

Alors que la fin se précisait, Unnaylaz profita de l'égarement passager de son opposant pour lui fouetter la gueule de sa queue et se retourner en éructant sa flamme. Aveuglé et vagissant, le futur trépassé ne put anticiper la charge qui le précipita sur un roc saillant, aux arêtes bientôt colorées funestement.

 

« Il a rompu », épilogua avec respect Unnaylaz.

Publié dans Délire d'obtempérer

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Plongeur 06/02/2011 20:52


Il y a finalement peu de gens accros aux nouvelles, trop courtes pour les grand lecteurs, et déjà trop longues pour les non lecteurs


GiZeus 06/02/2011 21:02



Je pense surtout que c'est la lecture sur écran qui dérange les gens, moi-même je ne suis guère attaché à ce mode de lecture.



Annihilus 08/10/2010 08:38


Plop GiZ'

Le début est plutôt lourd à lire et il faut s'accrocher, j'ai dû relire par deux, voir trois fois certaines phrases.

En ce qui concerne le texte en lui-même, il est bon, mais quelques petites erreurs, surtout au niveau des virgules. Le tout début du texte en est un bon exemple :
"la plaine désertique subissait les assauts du vent d’Est, contemplait impuissante ", perso, je trouve en trop car elle induit en erreur, on a l'impression que ta plaine désertique, c'est une
incise, et que c'est le "face à lui" qui est directement rattaché à ce qui suit après ton incise.
Bref, j'vais pas épiloguer 20lignes dessus. (chiches ? :/)

Ensuite, je trouve, encore une fois personnellement, le "comme quoi" en trop, ça tranche beaucoup trop avec le côté presque épique du combat qu'on s'imagine.

Ton combat est par contre, très bien écrit et ya un certain rythme et une certaine délicatesse derrière qui m'ont fait presque pensée à de la poésie.

Sinon, de manière générale, c'est trop tôt pour dire sicéb1 ou sicémal, mais il y à l'air d'avoir de l'idée derrière. Et j'aime bien le concept du dragounnet héros, enfin, comme protagoniste
principal dans le début du texte.

ps : je sais pas si tu as fais exprès, mais le fait de ne même pas dire qui était le chevalier, tout en lui donnant un titre de "brave" le rend à la fois transparent mais presque important dans le
texte. Ou pour la suite de l'histoire.

Voilà ma couille, bonne suite. Par contre, faudra me send le slink, parce que j'aipas l'habitude de f5 :noel: !


GiZeus 08/10/2010 09:46



Merdi du comm' dark  ;)


 


Pour l'entame du texte, je m'étais aussi fait la remarque, mais je ne savais pas si d'autres le verraient du même oeil. Note pour la prochaine fois : ne plus sauter d'un sujet à l'autre. L'autre
partie qui a du poser problème ça doit être quand je décris le dragon mort à ses pieds. En me relisant, j'avais remarqué que le sujet était mal défini.


 


Pour l'identité de l'adversaire, c'est uniquement quelqu'un de lambda. En fait c'est un one-shot, il fallait donc aller à l'essentiel, et il n'y a donc pas de véritable histoire derrière, même si
on peut toujours en imaginer une derrière.


 


M'enfin, j'suis content que le combat t'ait plus. Vu que la longueur était limitée, autant y mettre le plus de "style" si je puis dire. Mais l'idée d'une suite et d'une histoire antérieure me
botte bien. Je vais voir ce que je peux faire dessus, y'a peut-être des choses à creuser.



Spooky 23/09/2010 17:14


Pas mal, ça donne une bonne idée de tes possibilités fictionnelles. L'idée du combat est intéressante, mais trop vite évoquée, mais c'est le format qui veut ça.
Simplement je me pose une question : que se serait-il passé si un pigeon avait lâché intrépidement une poignée de guano sur la gueule du dragon au début du récit ? A n'en pas douter l'issue eût été
différente. :)


GiZeus 23/09/2010 19:16



C'aurait donné l'histoire de l'autre dragon racontant comment il avait gagné grâce à son ami squiky le pinson, le héros fienteux de cette histoire. Et la suite aurait été une ode majestueuse de
la part du vainqueur à cet allié opportun ;)



Spooky 23/09/2010 17:10


Bon moi j'ai pas lu la nouvelle, juste l'intro. Pas taper !
En ce qui me concerne je publierai ma nouvelle après la sortie du 'zine :)
A plus tard pour un avis :)


Malek Hamadou 23/09/2010 12:47


Ouais, super l'idée d'un combat entre deux dragons ! Et ton style est particulier, très différent du mien... Mais j'apprécie.


GiZeus 23/09/2010 13:56



Oui, j'ai plutôt tendance à m'enflammer, si je puis dire. J'ai du mal à faire quelque chose de plus terre à terre. Content que t'apprécies en tout cas :)